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Coeur de Pirate Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Journal ICI   
12-09-2008


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ImageCoeur de voleur

Aux prises avec des cœurs volages et des vols ratés, Cœur de pirate aborde son premier disque éponyme.

Evelyne Côté

Où étiez-vous lors de vos 18 ans? Sur un banc d’école, à vous demander quelles études seraient les bonnes? En amour naissant, en train d’enterrer le précédent? Ou bien, question de s’y perdre pour mieux se trouver, le nez dans une caisse de bière, ou une pile de disques, de romans?

Béatrice Martin fait tout ça. Elle a 18 ans, termine son orientation en arts au cégep, se consume pour un jeune homme après avoir été broyée par un autre, lit Kundera et Sartre et va voir des shows. Mais elle s’apprête surtout à lancer un disque sous son projet solo Cœur de pirate. Sur une étiquette convoitée, Grosse boîte, aux côtés de Malajube. Genre.

«C’est un peu arrivé par accident. Eli [directeur artistique de Grosse boîte et de Dare to Care] m’a trouvée, d’autres labels m’ont trouvée aussi à peu près en même temps», dit celle qui a été l’objet de convoitise de la part de plusieurs maisons de disques locales l’an passé, et qui, entre des études de piano classique et un poste aux claviers avec le groupe Bonjour Brumaire, n’avait jamais vraiment eu de grandes visées de scène.

Ses aspirations nouvellement acquises, elle les doit aux revers d’une adolescence limite torturée, en tout cas difficile. «Quand j’ai commencé Cœur de pirate, c’était juste après que j’ai cassé avec un gars. On se détruisait mutuellement... J’étais vraiment frustrée, aussi par rapport à une période de ma vie qui venait de se terminer. J’avais tellement fait de trucs cons pendant mon adolescence, et j’avais tellement de trucs négatifs en moi, qu’il fallait que je les sorte. J’ai commencé à écrire et je me suis rendu compte que je le faisais en structure de chansons. Puis des mélodies ont commencé à me venir naturellement, en me maquillant, par exemple, sans être au piano. Bon, je ne sais pas combien de temps ça va durer cette inspiration... j’ai peur que ça disparaisse, mais faut pas arrêter!»

À L’ABORDAGE
Cœur de pirate. À en écouter les chansons, on ne dirait pas qu’il pille, bourreau d’autres cœurs, ni qu’il est lui-même à jamais dévasté. Il vogue plutôt entre deux eaux, envisage probablement de tirer des boulets sur ceux qui l’ont malmené, mais finit seul en mer avec ses joies et ses peines, espérant que d’autres embarquent à bord.
«Je suis incapable de parler de choses qui ne me sont pas personnelles. Les histoires des autres, j’ai essayé souvent, mais on dirait que ce n’est pas ma place de faire ça», dit Béa. «Je ne sais pas si je suis prête encore à me mettre à découvert, et c’est un grand risque, de donner des chansons. Elles ne t’appar-tiennent plus, elles sont à tout le monde. Et c’est sûr qu’il y a des gens qui vont m’aimer, et d’autres, pas du tout. Mais si tout le monde m’aimait, je n’existerais pas non plus! Plus personne ne parlerait de moi, je me fondrais dans la masse. Ça ne me tente pas.»

Là-dessus, on a tous, nette ou diffuse, l’impression d’être uniques. Sentiment qui s’accompagne, au fond, d’une insécurité bien lovée ou prête à bondir, dépendant des jours. À peine sortie de l’adolescence, qui de mieux que Cœur de pirate pour incarner nos désirs de réalisation et de reconnaissance, qui souvent se défendent d’exister sous des dehors rebelles et je-m’en-foutistes.

«Beaucoup de gens pensent que je ne mérite pas ma place parce que justement, tout ça s’est passé trop vite, que je suis trop jeune... Que j’ai ma place parce que je suis une fille, blabla. Si ce disque est un flop, eh bien ç’en sera la preuve, et c’est tout. C’est certain qu’au Québec il y a peu de gens qui font de la musique avec une maison de disques derrière eux à mon âge. Mais aux States, en Europe, c’est pas anormal.»

À un carrefour décisif dans sa jeune vie, Béatrice a des lueurs d’espoir dans ses yeux de biche, rêve sans doute d’une carrière internationale, mais veut également suivre le chemin le plus fréquenté. «J’étais supposée entrer à l’université cette année, et je veux vraiment y aller, mais on va voir. Ça se peut que j’y aille seulement dans trois ans, si ça va bien...» Se rend-elle compte à quel point elle a du temps devant elle? «Oui. Non. Je sais que j’en ai, mais c’est spécial. J’ai pas envie d’aller à l’université juste avant d’avoir trente ans! Je veux pouvoir “être dedans’’.»

COCUFICTION
De l’intérieur, l’album de Cœur de pirate est décidément charpenté sur les émotions contraires propres à l’adolescence, vue ici d’une courte distance. Mais ce qui le symboliserait serait plus spécifiquement l’image de la médaille. D’abord parce qu’au premier degré, celle qui la porte fait, inévitablement, des jaloux... Mais surtout parce que cette médaille a, esthétiquement, ses envers. Par exemple, alors que la pièce «Ensemble» porte un titre rassembleur, romantique, et des notes hautes, entraînantes, elle s’adresse directement à celui qui a provoqué les larmes menant au projet lui-même. Puis, Jimi Hunt de Chocolat se joint à la yéyé «Pour un infidèle» qui, malgré son rythme hop la vie, aborde le cocufiage. D’autre part, les souvenirs duveteux de l’enfance, eux, revêtent des ambiances mélancoliques. Tout ça enveloppé d’une affection pour les chansons au «tu», comme si tout et son contraire constituait l’altérité. «Je m’adresse à moi-même, comme si ma conscience me parlait», explique Béatrice.

Car si on y pense bien, un cœur voleur, ça doit avoir le compas dans l’œil afin de voir venir les esprits malveillants qui échafaudent des plans pour lui piquer son trésor. D’où la moue de marin, le froncement presque buriné dans le regard quand Béa sent le danger, fondé ou pas. Sur les dents, la corsaire de pianiste. «Moi-même, j’y crois pas encore à Cœur de pirate. Le projet a encore ses preuves à faire. Le disque que je viens de faire, je le trouve super bon, je suis super fière. Mais je peux faire encore mieux. Si un artiste est incapable de se dire ça, y’a un problème.»

C’est certain, d’aucuns se trouveront toujours pour voir dans un regard farouche et un parcours précoce des manières de fillette gâtée. Mais ça importe peu. Puisque la musique parle d’elle-même, et que les choses changent si vite à cet âge. La preuve: Béa aura 19 ans cette semaine. www.icimontreal.com
Dernière mise à jour : ( 12-09-2008 )
 
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