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Éric Dupont Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Journal ICI   
05-09-2008


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Image En lutte contre l'oubli

Éric Dupont poursuit avec Bestiaire un récit autobiographique entamé dans Voleurs de sucre, où les souvenirs de son enfance fracturée par le divorce forment un microcosme du Québec des années 1970.

Elsa Pépin

Révélé comme maître en l’art de lier l’histoire et la fable avec La logeuse, Éric Dupont récidive dans un jeu où le personnel rejoint le politique avec Bestiaire, où l’histoire familiale s’apparente à celle de la cour d’Angleterre. L’auteur voit en son père la réincarnation du roi Henri VIII, un être excessif, despotique et coureur de jupons. Le divorce de ses parents, décrit comme la Grande Épouvante, sera suivi par le Grand Dérangement, la seconde union de son père avec une belle-mère acariâtre, surnommée Anne Boleyn. Le couple royal instaure un régime de censure face à l’ancienne épouse dont il est interdit de dire le nom.

«J’ai commencé à écrire Bestiaire et je cherchais une allégorie, un surnom pour certains personnages qui aurait une connotation très forte, explique Éric Dupont. Quand j’ai lu la biographie d’Henri VIII, ça m’a sauté aux yeux. Dans ses rapports avec l’autorité, avec lui-même et avec les femmes, mon père agit comme un micro-roi d’Angleterre. Ça me permettait aussi de mélanger les registres.»

Dans le contexte des années 1970 où la Révolution tranquille a fait table rase des anciennes valeurs, la guerre contre l’oubli de la mère rejoint le rapport problématique des Québécois à la mémoire. «C’est une réflexion sur une plaque d’immatriculation qui dit Je me souviens, raconte l’auteur. Avec ma sœur, on vivait un phénomène presque religieux face au souvenir de la mère: on était deux petits résistants qui communiquaient en secret des souvenirs qu’ils avaient eux seuls vécus et dont ils n’avaient pas le droit de parler. C’était une situation programmée pour la névrose», précise Éric Dupont.

Enfants-Cobayes

Œuvre de déchirure et d’exode, Bestiaire prend la forme d’un cri contre la banalisation du divorce. L’auteur emprunte l’image des exploits de Nadia Comaneci durant les Jeux olympiques de 1976 pour décrire sa famille pulvérisée par la séparation. Les enfants cherchent leur équilibre entre les deux barres asymétriques: le père et le mère. «Ce débat est très cher aux gens de ma génération, qui font partie des premiers Québécois à avoir vécu la séparation des parents. On ne réussissait pas son divorce en 1970. C’était une maladie dont on guérissait ou pas. Mes parents ne voulaient pas qu’on en parle à l’école. Ce n’était pas banalisé, c’était stigmatisé.»

Arrière-goût de clergé

Son autobiographie témoigne aussi des fractures vécues par les enfants déchirés entre les reliquats d’une éducation religieuse et l’avènement de nouvelles valeurs libertaires. «Il y avait un gouffre entre ce qu’on nous racontait à l’école et ce qu’on disait à la maison, chez les gens comme moi qui avaient des parents anti-cléricaux. On arrivait à la maison et on disait “l’Esprit Saint s’en vient” et on faisait rire de nous.» Pourtant, les règles arbitraires énoncées par les parents avaient un arrière-goût de clergé. «Dans leurs manières d’appliquer les nouvelles règles de vie, mes parents n’étaient pas mieux que des Carmélites, avance le romancier. Ils sont sortis du couvent mais le couvent n’est jamais sorti d’eux.»

Au-delà de la critique, Dupont rend aussi hommage à sa famille avec des portraits en trois dimensions, comme celui du père qui se saoule en faisant son pain le dimanche au fil des chansons de Brel. «Mon père était alcoolo, mais il avait une richesse intellectuelle. Quand il écoutait Brel, il y avait tout le vouloir du petit flic de Gaspésie qui, pour oublier qu’il n’était pas Brel, buvait 14 bières!» raconte l’auteur qui met en relief les contradictions et les rêves crevés de ce géniteur pris dans les filets de sa propre fatalité.

Amoureux des astuces littéraires, Dupont a choisi sept timbres d’animaux pour trôner à la tête des chapitres. Les histoires d’animaux évoquent les liens affectifs de chacun: le grand-père, qui met, au grand dam de sa femme, un bœuf à tête brune dans la soupe à l’orge du Vendredi Saint; le petit Éric qui se lie d’amitié avec Laïka, la chienne cosmonaute atterrie sur le quai de Matane; le grand duc d’Amérique, qui assiste à l’exil du petit Gaspésien. Burlesque et vibrant de nostalgie, Bestiaire est issu de l’imaginaire d’un enfant qui regarde l’histoire du Québec à travers la lorgnette de ses fabulations. www.icimontreal.com
Dernière mise à jour : ( 05-09-2008 )
 
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