Journal ICI
Lesbos Amigas
| Lesbos Amigas |
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| Écrit par Journal ICI | |
| 25-08-2008 | |
Par Nelly Arcan
Dimanche dernier, en me dirigeant vers les Laurentides, je reçois le coup de fil d'une amie gaie qui veut me rappeler à l'ordre. Je réponds (sur un cellulaire main libre, bien entendu) alors que je suis coincée sur l'autoroute 15 Nord. Les voitures qui avancent pare-chocs contre pare-chocs semblent onduler dans les vapeurs d'asphalte surchauffé sous le soleil le plus intense qu'on ait connu cet été. «C'est aujourd'hui la parade de la fierté gaie et tu y es expressément conviée.
- Tu veux dire La Fatiguée Pride? Pas envie!
- Quoi!? Traîtresse va, tu te parjures! Encore hier tu as dit que tu viendrais! - Justement, c'était hier. J'ai fait de l'insomnie et j'y ai repensé. D'abord, je suis tannée de me sentir sexuellement impuissante devant une armée de gars en strings et de me répandre en Oh!, Ah!, Wow!, Bravo!, As-tu vu ça?! Ensuite, la parade, je l'ai déjà vue de long en large, de l'extérieur et de l'intérieur. Envie de zapper. Autre point plus important encore: mon célibat forcé devant une masse masculine hautement attirante à portée de mains mais cruellement inaccessible, parce que gaie. - Je te signale que ce n'est pas pour tes besoins sexuels que la parade a été créée. Arrête de penser que le monde tourne autour de ton petit nombril de femelle hétéro en manque. La grande roue de l'ouverture et de la tolérance va écraser Montréal sur plein de kilomètres et tu lui tournerais le dos? Allez! C'est mon party! - Je suis déjà sur l'autoroute. - Alors fais demi-tour. Il paraît que cette année il y aura une effervescence inopinée de jolies femmes gaies qui ne te feraient pas mal s'il te prenait l'envie de les laisser s'approcher.» Clic. Je continue mon chemin comme si de rien n'était, bien que cette dernière information ne soit pas tombée dans l'oreille d'une sourde. Effervescence de jolies femmes gaies. Pourrais-je, ne serait-ce que pour un jour, changer de bord? Peut-on faire preuve de versatilité entre les sexes et se laisser porter de l'un à l'autre au gré des vents? Passer de voile à vapeur, comme ça? Sur la 15 Nord, les travaux de construction qui séparent l'autoroute en deux fourches ralentissent la circulation jusqu'à la stopper. Devant moi, à perte de vue, des voitures cuisent dans la poêle à frire d'un chantier interminable. Si je persiste dans cette voie je risque de passer le plus beau jour de l'été encapsulée dans ma voiture. D'un coup de volant j'emprunte la première sortie pour rentrer à Montréal en pensant: Ça fait quoi, de sentir autour de soi l'étreinte chaleureuse et fraternelle d'une foule de femmes gaies emplumées, surexcitées? Parce que s'il existe une solidarité féminine, si un tel phénomène est possible, en dehors du Twilight Zone, c'est bien plus du côté des homosexuelles que de celui des hétérosexuelles. Ça, je vous en passe un strap-on. Si les féministes les plus percutantes et les plus engagées, les plus «libres-penseurs», sont bien souvent gaies, ce doit être parce qu'elles n'ont pas peur de perdre le désir des hommes. Elles n'ont pas la tâche de ne pas leur déplaire. L'argument de la castration les laisse froides. Et elles peuvent être subversives sans craindre de perdre leur pouvoir de séduction. Car ce pouvoir-là, elles préfèrent le tester sur les autres femmes, les faisant passer du coup de rivales à amantes. De retour en ville et après avoir joué des coudes jusqu'à mon amie, inopinément fort bien accompagnée, nous regardons passer, d'un œil plutôt distrait je dois dire, les chars allégoriques surmontés de muscles, d'accoutrements et d'extravagances, de peau nue huilée et de chair dansante. J'apostrophe l'attroupement lesbien: «S'il y avait une parade strictement composée de femmes gaies tous les deux ans, on pourrait l'appeler La Lesbiennale.» Les filles me regardent sans trop savoir quoi répondre. Je charge à nouveau: «Qui s'y frotte cyprine.» Là, je les ai carrément perdues. Une fois la parade passée, un mouvement de troupe m'entraîne dans un bar plein à craquer, jusqu'à une piste de danse où j'embrasse volontiers quelques bouches qui se tendent vers moi. C'est doux, chaud, sucré, mais mon corps ne s'ouvre pas, reste à vapeur. Fuck... À défaut de pouvoir changer de bord, je peux quand même dire que j'ai passé du maudit bon temps. Je dirais même un moment magique... Merci! www.icimontreal.com |
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